Smartconsent : une nouvelle forme de consentement des patients pour la recherche

C’est une des promesses majeures de la santé personnalisée : utiliser les gisements de mégadonnées pour trouver des manières nouvelles de s’attaquer à la maladie. On connaît la rengaine : le bon traitement pour la bonne personne au bon moment. Mais pour que ces données soient accessibles aux chercheurs, encore faut-il que les personnes donnent leur consentement à leur transmission, ou à celle d’échantillons biologiques, à des fins de recherche. Ce qui n’est pas évident au vu des différentes pratiques en cours, notamment dans les hôpitaux universitaires. Actuellement, un consentement général est demandé.

Comment le faire évoluer vers un modèle plus transparent et interactif ? Et surtout : comment l’étendre au citoyen et plus seulement au patient ? C’est toute l’ambition de Smartconsent : en utilisant la technologie de la blockchain, l’objectif est de créer une nouvelle vision du consentement qui soit dynamique et révocable. Caroline Samer, responsable de l’Unité de pharmacogénomique des HUG, et Christian Lovis, chef du Service des sciences de l’information médicale des HUG, nous expliquent pourquoi ce projet nécessaire s’apparente plus à un chemin de croix qu’à une promenade en campagne.

 

Pourquoi a-t-on besoin d’un nouveau consentement ?

Christian Lovis (C.L) : La problématique de la recherche peut être résumée au moyen de deux axes orthogonaux. Sur l’axe vertical, il y a un idéal. En tant que société, nous aimerions avoir accès à toutes les données nécessaires pour « solutionner » comme disent les américains un problème, et cela sans discriminer les individus concernés. L’autre axe, horizontal, est ce que nous pouvons faire concrètement selon l’accord des gens. On aimerait faire, cela serait bien de faire, les « contre » sont fous : dans ce graphique à deux dimensions, , il y a ceux qui placent le point tout en haut de l’axe vertical. Tout est possible mais c’est impossible pour des raisons éthiques. D’autres qui disent que la recherche est libre d’entreprendre ce qu’elle veut, sans restriction aucune. Entre ces deux extrêmes, il s’agit de mener une forme de « realpolitik ».

 

Les applications de « contact tracing » pour le COVID-19 se trouvent en plein dans ce dilemme ?

C.L : Oui, sauf que nous ne discutons pas des vraies questions. Le contact tracing est-il utile ? Quelle différence entre les pays qui l’ont mis en place et les autres ? Hong-Kong distribue des masques gratuitement mais n’utilise pas d’application. C’est probablement utile, mais ce n’est pas suffisant. Quel est le risque acceptable ? Techniquement, peu importe la solution, nous pouvons réaliser et déployer. Mais certains risques augmentent, concernant la vie privée notamment, sans que le bénéfice soit de 100%. Où place-t-on le curseur ? Voilà la vraie discussion qui n’est jamais menée. Les gens sont « pour » ou « contre » de manière quasi religieuse. En réalité, nous ne connaissons ni le risque ni le bénéfice. Résultat : nous faisons n’importe quoi…

 

Dans le sondage que vous avez effectué dans le but de construire smartconsent, la grande majorité des gens se disait favorable à l’utilisation de leurs données dans la recherche. Le problème de la protection de la sphère privée dans le domaine de la recherche publique n’est-il pas surestimé ?

C.L : La définition d’une démocratie, ce n’est pas de faire ce que 90% des gens veulent. En fait, il s’agit plutôt de respecter la minorité.

La plupart des gens consentent à ce que leurs données soient utilisées dans le cadre de la recherche. Mais cela ne suffit pas. L’objectif est de permettre aux gens de s’autodéterminer et d’exprimer leurs choix.

On fait des choix et des compromis évidemment. Pour qu’une personne soit libre, il faut qu’elle n’ait pas de pression la concernant. Autrement dit, il faut au moins qu’elle ne soit pas malade, ni hospitalisée. Nous avons estimé que ces deux éléments suffisaient. Idem pour la granularité : il y a deux états dans notre consentement. « On » ou « off ». Soit vous avez donné l’accord, soit vous ne l’avez pas donné. Il y a des choix qui ont été opérés. Mais on ne peut pas dire : la majorité est d’accord donc c’est en ordre. Si on part de cette idée, alors pourquoi passer par le consentement ? Et à partir de combien ? 85% ou 90% ? Ce qui compte, ce sont les 10% qui ne veulent pas.

 

La nouvelle forme de consentement que vous proposez permet-elle de tenir compte de ces 10% de personnes réticentes ?

Caroline Samer (C. S.) : C’est en tout cas son but. L’idée de cette nouvelle forme du consentement est de pouvoir moduler les choix au cours du temps et de faciliter la procédure de révocation. Dans le cadre du consentement général, la personne donne son accord à un moment donné pour que ses données et ses échantillons puissent être réutilisés dans le cadre de la recherche sous forme codée. La crise du COVID-19 a donné un coup d’accélérateur gigantesque à ce projet dont je m’occupe depuis 2015. Des services qui avaient tardé à le mettre en place, souvent pour des questions très concrètes, par exemple de savoir qui recueille le consentement, ont maintenant adopté le consentement général. Parce que les chercheurs ont vraiment besoin d’obtenir le plus de données possibles pour augmenter les connaissances autour de la maladie et lutter contre la pandémie. Mais dans six mois, les gens qui ont donné leur accord pour le COVID-19 doivent pouvoir dire : non, je ne souhaite pas que mes données concernant mon opération de la jambe par exemple, soit utilisées.

Il faut aujourd’hui un consentement qui soit transparent pour la personne qui le donne et dynamique, c'est-à-dire modifiable et révocable en tout temps.

Ces modifications doivent pouvoir aussi être tracées dans le temps.

 

La révocabilité, c’est donc la notion centrale ?

C.L : Oui. Le fait de pouvoir dire non est une question qui ne devrait même pas exister. Vous pouvez tout révoquer dans notre société. Lorsque que votre carte bancaire a été piratée, vous pouvez la bloquer. Pourquoi cela ne pourrait-il pas être le cas avec vos données disponibles pour la recherche ? Le problème est qu’en pratique, il est impossible de mettre des interdictions strictes en place. Quand vous révoquez, qu’est-ce qui va faire que le laboratoire ait l’information au bon moment et qu’est-ce qui va l’empêcher de continuer sa recherche ? Il faudrait que 100% des acteurs adoptent la nouvelle procédure, ce qui était un des buts de notre projet, mais nous en sommes très loin.

 

Qu’est-ce qui bloque ?

C.L : Avec la blockchain, nous avons développé un type de consentement réalisable techniquement. Une personne qui s’est authentifiée dans une application tierce peut, via son numéro AVS, s’identifier dans notre système et donner ou révoquer son accord.

 

Mais qu’est-ce qu’il manque alors si techniquement c’est possible et réglé ?

C.L : Deux autres étapes essentielles. Le déploiement déjà. Pour que cette nouvelle forme de consentement soit utilisable, il faut que tous les hôpitaux le déploient. Un projet pilote devrait être effectué au CHUV, mais pour l’instant, en matière de déploiement, nous ne sommes pas très avancés. Ensuite, il reste la dernière étape, la plus délicate et cruciale : celle de l’adoption par la population. Pour cela, il s’agit de réussir le développement de la partie visible. Parvenir à une application qui soit belle, marche bien et qui plaise. Avec le recul, je pense que cette affaire de consentement aurait dû être menée par des organisations citoyennes. Pour fonctionner et se déployer, le consentement doit découler d’une décision sociale large, dont le mouvement part des citoyens.

Top