Les laboratoires sont-ils prêts pour la révolution de la médecine personnalisée?

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Proposer des traitements de plus en plus personnalisés nécessite des changements en profondeur pour l’industrie pharmaceutique, qui se prépare à prendre un virage très serré.

Praticiens et patients ne sont pas les seuls concernés par l’avènement de la médecine personnalisée. L’industrie pharmaceutique se prépare elle aussi à amorcer cet important virage. Pour la troisième année consécutive, plus d’un quart des médicaments1 approuvés par la FDA aux Etats-Unis en 2016 sont des traitements dits «personnalisés», témoignant du dynamisme croissant des laboratoires dans ce secteur.

«De nombreux médicaments sur le marché ne sont efficaces que pour une minorité des patients qu’ils sont censés traiter. La médecine personnalisée c’est l'idée d’utiliser la génomique –séquencer l’ADN des patients ou identifier de nouveaux gènes liés à la maladie– pour cibler les personnes vraiment susceptibles de bénéficier d’un médicament. Mais on peut aussi utiliser des techniques d’imagerie ou encore analyser les données liées au mode de vie», précise Jenny Taylor, directrice du programme de génomique du centre de recherche biomédicale de l'université d’Oxford au Royaume-Uni.

Cette évolution soulève cependant des interrogations dans le milieu pharmaceutique. Le principe de la médecine personnalisée est que seul un nombre restreint d’individus, porteurs de caractéristiques ciblées par le traitement, pourra en bénéficier. De quoi limiter le nombre de personnes susceptibles d’acheter le médicament, et donc potentiellement le retour sur investissement des laboratoires. Se préparer à la médecine de demain suppose donc un effort important de la part des laboratoires pharmaceutiques, avec une rénovation en profondeur des procédés de recherche et une réflexion sur le coût de développement des nouvelles thérapies.

Modèle obsolète

Il faut admettre que le modèle traditionnel qui consistait à développer des médicaments «blockbuster» –des traitements dédiés à un grand nombre de patients et générant un chiffre d’affaires très important– s'essouffle peu à peu. Les efforts des laboratoires pour développer de nouveaux médicaments de ce type ne compensent pas l'arrivée massive sur le marché de génériques qui leur font concurrence. Se tourner vers la médecine personnalisée, et vers le développement de traitements assurés d'être les plus efficaces pour au moins un groupe de patients, constitue dès lors une stratégie que les laboratoires sont de plus en plus nombreux à choisir.

Cette possibilité d’offrir des traitements pour une population réduite mais mieux ciblée pourrait en réalité permettre de faire grimper leurs prix de manière significative.

Selon une récente étude, le marché de la médecine personnalisée sera ainsi de plus en plus lucratif pour les laboratoires.

Il devrait valoir plus de 149 milliards de dollars en 2020.

Des voix s’élèvent d’ailleurs déjà contre le prix de certains de ces médicaments, notamment des anticancéreux, dont le prix est jugé exorbitant. C’est le cas par exemple du pembrolizumab, développé par Merck. Cette immunothérapie de dernière génération, autorisée dans certains cancers du poumon ou de mélanomes métastasés, pourrait coûter jusqu’à 6000 euros par patient et par mois en France.

Des procédures trop rapides?

Pourtant, la médecine personnalisée pourrait aussi être une opportunité de réduire les coûts de recherche et développement (R&D). L’utilisation de la génomique et de l’analyse des données personnelles permet en effet de mettre au point des cohortes ayant plus de chances de bénéficier des traitements testés. «Des essais cliniques longs et coûteux ont plus de chances d'échouer si les patients ne sont pas correctement stratifiés en fonction de leurs caractéristiques. L’industrie pharmaceutique commence à réaliser cela. Elle est maintenant prête à tester des médicaments chez un nombre plus réduit de personnes, mais plus réceptifs à la molécule», souligne Jenny Taylor.

Élaborés ainsi, les essais cliniques peuvent donc être moins longs et le taux de succès plus important. La mise sur le marché des médicaments n’en sera que plus rapide. «Accélérer le développement de nouveaux traitements personnalisés doit se faire en étroite collaboration avec les autorités régulatrices comme la FDA (ndlr, l’autorité de régulation sanitaire américaine). Le fait qu’elles approuvent plus facilement des essais cliniques sur des populations restreintes et qu’elles soutiennent les efforts de l’industrie en matière de médecine personnalisée nous encourage dans cette voie», explique la Dre Karin Blumer, directrice de la communication scientifique chez Novartis.

Encore faudrait-il ne pas confondre vitesse et précipitation. Les procédures accélérées des autorités régulatrices pour la mise sur le marché de ces nouvelles thérapies pourraient favoriser des molécules inefficaces. Une récente étude du BMJ a montré que 39 nouveaux anticancéreux récemment autorisés par l’Agence Européenne du médicament ne conduisaient pas à une amélioration de la durée ou de la qualité de vie des patients par rapport aux molécules existantes. Nombre de ces autorisations avaient été décidées sur la base de données préliminaires, aujourd’hui jugées insuffisantes.

S’associer pour survivre

Pour relever les défis de la médecine personnalisée, l’industrie pharmaceutique va devoir multiplier les partenariats stratégiques. Les laboratoires commencent ainsi à travailler étroitement avec le monde académique pour étendre leurs connaissances en matière de génomique.

Cependant, pour faire la différence, il faudra surtout savoir tirer profit du Big Data, et donc interpréter toutes les données personnelles des patients. «Un patient ne se résume pas à son génome, souligne Karin Blumer. Le défi sera de parvenir à assembler toutes ses données au sein d’un modèle de recherche valide, et de les analyser pour obtenir une compréhension plus profonde de la relation entre un patient, son environnement et sa pathologie».

Des groupes comme Novartis ou encore Sanofi ont déjà sauté le pas et choisi de s’associer avec des grands noms du monde de la technologie, tel Google, pour augmenter leur puissance de frappe dans l’analyse des données de milliers de patients afin d’optimiser l'élaboration de nouveaux traitements. C’est une évolution à long terme qui se dessine, mais pour les laboratoires aussi la révolution de la médecine personnalisée est en marche.

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1. https://www.personalizedmedicinebulletin.com/wp-content/uploads/sites/6/2017/02/Personalized-Medicine-at-FDA-2016-Progress-Report.pdf

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