Immunité: une cohorte pour mieux comprendre les variations entre individus

Femme en train d'éternuer en réunion
Le projet «Milieu Intérieur», mené par un consortium international auquel participe la Suisse, a pour but de comprendre et définir la variabilité du système immunitaire des personnes en bonne santé.

Virus, bactéries, pollens ou poils d’animaux… Chaque jour, notre organisme se défend contre des envahisseurs. Mais face à ces attaques, nous ne sommes pas tous égaux et être en bonne santé ne garantit pas la victoire. Alors que certains enchaînent les infections, d’autres ne cèdent à aucun rhume hivernal. Une variabilité de l’immunité que les scientifiques ont encore du mal à expliquer. «Nous avons eu trop tendance à nous concentrer sur l’état pathologique dans l’étude du système immunitaire. Or, celui-ci est trop complexe pour établir des règles générales à partir de cas particuliers, relève le Pr Jacques Fellay, directeur de l’Unité de médecine de précision du CHUV de Lausanne et professeur en infectiologie et génomique à l’EPFL. Nous avons besoin de faire un pas en arrière et de caractériser le système immunitaire chez des personnes en bonne santé pour mieux soigner les malades.»

Une prise de recul proposée par le projet de recherche «Milieu Intérieur» lancé en 2011, auquel participe le Pr Fellay. Dirigé par le Pr Lluis Quintana-Murci, directeur du laboratoire de Génétique évolutive humaine à l’Institut Pasteur de Paris, ce consortium international vise à définir les différences interindividuelles qui peuvent expliquer une prédisposition aux infections, la sévérité de certaines pathologies ou une mauvaise réponse aux médicaments ou aux vaccins.

«Le but du projet Milieu Intérieur est d’identifier et disséquer les facteurs génétiques et nutritionnels, l’influence de l’âge, du sexe, du passé vaccinal mais aussi des infections chroniques virales pouvant réguler notre système immunitaire», explique le Pr Quintana-Murci.

Cinq facteurs déterminants

Pour cela, 1000 personnes en bonne santé vivant à Rennes en Bretagne (France) ont été sélectionnées. Cet échantillon compte autant de femmes que d’hommes et a été stratifié en 5 groupes d’âges de 20 à 70 ans (200 individus par groupe). Représentatif de la population française actuelle, voire même de l’Europe occidentale, cette cohorte permet de créer un référentiel, expliquent les chercheurs. Après avoir répondu à un questionnaire d’une quarantaine de pages portant entre autres sur leur mode de vie, leur état de santé, leur alimentation. Des analyses biologiques et génétiques ont également été réalisées sur des échantillons de sang.  

A partir de ces données, les chercheurs ont pu dresser un tableau récapitulatif des influences génétiques sur l’immunité, et identifier des gènes dont on ne soupçonnait pas l’implication. Des découvertes publiées en 2018 dans les revues Nature Immunology et Genome Medicine. «Nous avons notamment montré que le nombre et la manière de fonctionner de certains globules blancs sont fortement déterminés par la génétique. Par exemple, la quantité d’anticorps produits contre le virus de l’herpès dépend de certaines variations génétiques», illustre le Pr Fellay. «Nous avions étudié 140 variables et nous avons finalement mis en évidence que la variabilité naturelle du cocktail de cellules immunitaires circulants dans notre sang est liée à cinq facteurs principaux : l’âge, le sexe, la génétique, l’infection par cytomégalovirus et la consommation de tabac», ajoute le Pr Quintana-Murci. Autrement dit, ce sont ces facteurs génétiques et environnementaux qui expliquent pourquoi un individu a plus de lymphocytes, de macrophages ou de monocytes qu’un autre.

«Notre histoire de vie et notre exposition aux agents pathogènes sculptent notre immunité. Mais la direction générale et la manière dont va répondre le système immunitaire sont inscrites dans nos gènes», résume le Pr Fellay.

Proposer des stratégies thérapeutiques adaptées

De ce fait, il est tentant d’imaginer qu’un jour la médecine s’appuiera sur ces variations pour choisir la bonne stratégie thérapeutique pour chaque malade. «En identifiant certains marqueurs biologiques, il sera possible de stratifier la population et d’adopter des stratégies différentes en fonction du profil immunitaire de chacun. Il s’agirait alors de médecine de précision appliquée à l’immunité et aux infections», décrit le chercheur de Pasteur.

A l’avenir, des enfants à risque très élevé d’allergies ou de maladies auto-immunes pourraient  bénéficier d’une prise en charge précoce. «On peut aussi envisager une adaptation du schéma vaccinal unique, imagine le généticien suisse. Il se peut que certains individus aient seulement besoin de 2 doses de vaccin contre l’hépatite B, par exemple, tandis que d’autre ont besoin de 4 injections pour obtenir une protection optimale. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas le prédire mais si on comprend mieux comment réagit le système immunitaire en fonction du génome, alors nous pourrons personnaliser la vaccination.»

Cette connaissance plus fine du système immunitaire permettra aussi de mieux comprendre le développement de nombreuses maladies dans lesquelles l’immunité joue un rôle important comme le cancer, les maladies cardiovasculaires ou neurodégénératives, soulignent les scientifiques. Elle pourrait ouvrir de nouvelles pistes prédictives et préventives, avec comme but ultime de maintenir la population en bonne santé plus longtemps.

Top